Quand ils étaient cinq ou six, personne ne parlait de fiche de poste.
Tout le monde faisait un peu de tout, parfois trop, parfois mal, mais toujours avec l’idée que ça servait le collectif. Les décisions se prenaient vite, souvent autour d’un coin de table ou d’un café avalé à la va-vite.
Il n’y avait pas vraiment d’horaires, pas vraiment de règles écrites, et franchement, ça ne manquait à personne. À ce stade-là, tout repose sur l’énergie et la confiance. Et aussi, il faut bien le dire, sur une bonne dose d’improvisation. Un peu comme ces cuisines où personne ne suit la recette mais où, par miracle, le plat est quand même bon.
Puis l’équipe a grandi.
D’abord une vingtaine de personnes, puis une trentaine.
Là, les premières questions ont commencé à apparaître, presque timidement. Il a fallu poser des grilles salariales, clarifier qui faisait quoi, ajouter une première strate hiérarchique. Rien de spectaculaire, mais suffisamment nouveau pour créer des frottements. Certains découvraient qu’un collègue avait un autre niveau de responsabilité. D’autres réalisaient que leurs missions évoluaient plus vite qu’eux.Et surtout, les fiches de poste ont commencé à bouger… puis à rebouger… puis à ne plus ressembler du tout à ce qu’elles étaient six mois plus tôt.
Et un jour, la phrase est arrivée.
Pas criée. Pas agressive. Plutôt lâchée comme une évidence, un peu fatiguée :
« Ça, ce n’est pas dans ma fiche de poste. »
Sur le moment, ça paraît anodin. Une remarque parmi d’autres.
Mais en réalité, c’est souvent le premier signal que quelque chose est en train de changer en profondeur. Parce qu’à cinq personnes, une fiche de poste est une formalité. À cent, elle devient une frontière. Et ce qui ressemblait à une aventure collective commence doucement à ressembler à une organisation structurée, avec des règles, des responsabilités, et des attentes qui ne se négocient plus entre deux blagues à la machine à café.
C’est souvent à ce moment-là que les choses deviennent vraiment sensibles.
Pas forcément chez les nouveaux. Souvent chez les anciens.
- Ceux qui ont connu le début. Ceux qui ont porté plusieurs casquettes pendant des années.
- Ceux qui ont grandi avec l’entreprise, et pour qui l’arrivée des règles ressemble parfois à une forme de rigidité… voire à une trahison.
Alors que, dans le fond, il se passe simplement une chose très classique : l’entreprise est en train de changer d’échelle.
- À cinq personnes, on peut gérer les congés à l’oral.
- À vingt, ça commence à coincer.
- À cent… il y a toujours quelqu’un qui découvre qu’il n’est pas censé être en vacances la même semaine que tout le reste du service.
Et là, curieusement, l’ambiance familiale prend un petit coup de froid. Les rôles deviennent moins évidents. Les décisions moins spontanées.
Ce qui reposait sur l’intuition commence à demander des repères plus clairs. Non pas pour compliquer, mais pour rendre les choses lisibles. Parce que grandir, ce n’est pas seulement ajouter des noms sur un organigramme. C’est accepter que les rôles évoluent, que certaines habitudes disparaissent, et que tout le monde ne se reconnaisse pas immédiatement dans ce que devient l’entreprise. Pas parce que les personnes sont mauvaises. Pas parce que l’entreprise a mal tourné. Simplement parce qu’elle a grandi.
Et qu’à un moment, la bonne volonté ne suffit plus à faire tenir un collectif. Il faut un cadre. Clair. Compréhensible. Et partagé. Même si, au passage, ça fait un peu moins « famille »… et un peu plus « organisation ».


